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JOHN WOO

Temps de lecture : 7 minutes
John Woo
John Woo

Un flingue dans chaque main, un ralenti majestueux, et des colombes blanches qui s’envolent au milieu d’une église criblée de balles. S’il y a bien une imagerie qui a gravé au fer rouge la fin du 20ème siècle, c’est celle de John Woo. Pendant que le cinéma dramatique hexagonal moyen se regarde inlassablement le nombril dans des cuisines parisiennes mal éclairées, ce maître absolu redéfinissait littéralement la grammaire visuelle du cinéma d’action mondial.

John Woo n’est pas qu’un simple réalisateur : c’est l’architecte du « Heroic Bloodshed« , le genre qui a fusionné la noblesse du film de sabre avec la poudre à canon du polar urbain. C’est la porte d’entrée parfaite, la dose d’adrénaline pure pour quiconque veut comprendre pourquoi le cinéma asiatique a mis Hollywood à genoux dans les années 90.

Premier volet de notre série Les Maîtres de Hong Kong sur CritiKs MoviZ.

Avant de faire pleuvoir les douilles sur le grand écran, John Woo a fait ses armes dans le temple du cinéma d’arts martiaux : la mythique Shaw Brothers. À la fin des années 70, il y devient l’assistant réalisateur du légendaire Chang Cheh, le père du film de sabre (le wuxia pian) sanglant et viril. C’est auprès de ce mentor que John Woo intègre la notion de Yi (l’honneur, la droiture, la loyauté indéfectible entre frères d’armes) qui innervera toute sa filmographie.

Ses débuts de carrière en tant que réalisateur solo sont pourtant laborieux. Il enchaîne les comédies potaches et les films d’arts martiaux de commande, peinant à imposer sa vision. Il faut attendre sa rencontre avec le producteur Tsui Hark pour que l’étincelle se produise. Avec la sortie de A Better Tomorrow (1986), John Woo explose tout sur son passage. Ce premier grand film de triade ne se contente pas de pulvériser le box-office asiatique ; il crée un raz-de-marée culturel, imposant Chow Yun-fat en icône absolue, lunettes noires sur le nez et allumette au coin de la bouche. La légende est en marche.

C’est ici que l’on sépare les artisans des génies. L’esthétique de John Woo est tellement puissante qu’elle a été copiée, pillée, parodiée, mais jamais égalée. Sa « patte » est une chorégraphie du chaos, un opéra de la destruction où la brutalité devient gracieuse.

  • Le Gun-Fu (ou la violence balistique) : Les fusillades ne sont pas de simples scènes d’action, ce sont des ballets mortels. John Woo filme les armes à feu comme Chang Cheh filmait les sabres : les chargeurs semblent infinis, les personnages tirent toujours à deux mains (le fameux dual wielding), et l’espace est utilisé de manière tridimensionnelle avec des glissades, des plongeons et des vrilles.

  • Le fétichisme du ralenti (Slow-motion) : Là où un Sam Peckinpah utilisait le ralenti pour souligner la laideur cruelle de l’impact, John Woo l’utilise pour iconiser ses héros et étirer le drame émotionnel à son paroxysme.

  • Les colombes blanches : Symbole de pureté et de paix, elles surgissent systématiquement (souvent dans des églises) juste avant le déchaînement de la violence, créant un contraste saisissant entre le sacré et le profane.

  • La gémellité et le miroir : Le flic et le tueur, les deux faces d’une même pièce. John Woo excelle dans la caractérisation d’antagonistes qui finissent par se respecter profondément, unis par un code d’honneur que la société moderne a oublié. Le Mexican standoff (le face-à-face, flingues braqués l’un sur l’autre) en est l’illustration visuelle parfaite.

Après avoir livré ses chefs-d’œuvre à Hong Kong, John Woo cède aux sirènes d’Hollywood au début des années 90, fuyant également la rétrocession imminente de la colonie à la Chine. Le choc des cultures est rude. Les studios américains, terrifiés par sa violence opératique et son sentimentalisme assumé, tentent de le museler. Son premier essai américain, Hard Target (1993) avec Jean-Claude Van Damme, est violemment remonté par la production, bien qu’il conserve d’évidents fulgurances.

C’est avec Face / Off (1997) que John Woo trouve enfin l’équilibre parfait entre ses obsessions thématiques et la machine hollywoodienne. En échangeant littéralement les visages de John Travolta et Nicolas Cage, il pousse son concept de gémellité à son paroxysme absurde et jubilatoire, signant l’un des plus grands films d’action des années 90. Malheureusement, la suite sera plus fade. Si Mission: Impossible II (2000) est un triomphe commercial, le style de John Woo y devient une caricature de lui-même, aseptisé par la volonté de Tom Cruise. Des purges comme Paycheck (2003) finiront par le convaincre de plier bagage.

Fatigué par la machinerie des studios américains, John Woo retourne en Asie dans les années 2000 pour renouer avec l’épique. Il y réalise le monumental Red Cliff (2008), une fresque historique flamboyante en deux parties qui prouve qu’il n’a rien perdu de son sens de l’échelle et du souffle romanesque. S’il est aujourd’hui moins prolifique (son récent retour américain avec Silent Night (2023) divise par son concept sans dialogues), son ombre plane sur toute l’industrie contemporaine.

Son héritage est colossal. Sans John Woo, pas de Wachowski (The Matrix lui doit tout), pas de Quentin Tarantino (qui l’adule publiquement depuis Reservoir Dogs), et surtout, pas de franchise John Wick, dont les chorégraphies millimétrées sont les enfants directs du Gun-Fu hongkongais.

Le Chef-d’œuvre : THE KILLER (1989)

Un tueur à gages mélancolique tente de rendre la vue à la chanteuse qu’il a accidentellement aveuglée, traqué par un flic opiniâtre.
L’avis CritiKs : L’apogée absolu du romantisme noir de John Woo ; une œuvre bouleversante où le sang coule comme des larmes.

Le Plus Accessible : FACE / OFF (1997)

Un agent du FBI prend le visage du terroriste qui a tué son fils pour infiltrer sa prison, mais le terroriste se réveille et vole le sien.
L’avis CritiKs : Un pitch de série B transcendé par un face-à-face d’acteurs en roue libre et une mise en scène complètement démentielle.

Le Plus Personnel : HARD BOILED (1992)

Tequila, un flic brutal, s’allie avec un agent infiltré dans les triades pour démanteler un gigantesque trafic d’armes caché dans un hôpital.
L’avis CritiKs : Un monument de l’action brut d’une générosité folle, contenant la scène de fusillade la plus hallucinante jamais capturée sur pellicule.

La scène d’ouverture dans le salon de thé de Hard Boiled (1992). Tequila (Chow Yun-fat), une allumette aux lèvres, la face recouverte de farine, descend une armée de gangsters dans un ballet de destruction d’une fluidité sidérante, un fusil à pompe dans une main et son flingue dans l’autre, terminant son massacre en glissant sur la rampe d’escalier. Trente ans plus tard, c’est toujours la masterclass ultime de spatialisation de l’action.

  • Nom : John Woo (Ng Yu-sum)
  • Date de naissance : 1er mai 1946 (Canton, Chine)
  • Genre de prédilection : Action, Thriller, Heroic Bloodshed
  • Acteurs fétiches : Chow Yun-fat, Tony Leung Chiu-wai, Nicolas Cage
  • Récompense majeure : Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière à la Mostra de Venise (2010)

Il est l’homme qui a transformé la violence de rue en poésie visuelle. John Woo reste ce monstre sacré dont l’œuvre continue d’irriguer le cinéma d’action moderne, bien loin des conventions étriquées que l’on nous sert trop souvent de ce côté-ci du globe.

Vous avez aimé cette biographie ? Découvrez prochainement celle de Wong Kar-wai, le poète des ombres, dans notre catégorie Ciné-Asia/Hong-Kong. Et pour plus de contexte, n’hésitez pas à relire notre dossier complet sur le Cinéma Hongkongais. Cet article fait partie de notre série sur les maîtres du cinéma hongkongais.


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À propos de Olivier Demangeon

Rédacteur sur critiksmoviz.com, un blog dédié aux critiques de films.

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