
Pendant que le cinéma dramatique hexagonal s’embourbe inlassablement dans ses dialogues de salon interminables et sa mise en scène neurasthénique, à l’autre bout du monde, un homme cachant éternellement son regard derrière des lunettes noires a élevé la mélancolie au rang d’art martial. Une fumée de cigarette qui s’étire dans la moiteur d’une nuit pluvieuse, un regard fuyant capturé au ralenti sous l’éclat poisseux d’un néon grésillant, le tic-tac obsédant d’une horloge… Vous êtes chez Wong Kar-wai.
Il est le cinéaste de l’amour inassouvi, de l’errance urbaine et du temps qui s’échappe. Là où John Woo chorégraphie la mort avec l’énergie du désespoir, Wong Kar-wai filme les cœurs brisés avec la précision d’un tireur d’élite. Incontournable, obsessionnel et esthète absolu, il a prouvé que le cinéma hongkongais ne se résumait pas aux coups de pied retournés et aux fusillades, mais pouvait aussi accoucher d’une poésie visuelle d’une puissance dévastatrice.
Deuxième volet de notre série Les Maîtres de Hong Kong sur CritiKs MoviZ.
Les débuts : De la télévision à la Nouvelle Vague
Avant de devenir le chouchou des festivals internationaux et l’idole des cinéphiles exigeants, le parcours de Wong Kar-wai s’ancre dans la bouillonnante industrie locale des années 80. Scénariste prolifique pour la télévision hongkongaise, il apprend à tricoter des intrigues au kilomètre (souvent des « soap operas » ou des comédies) avant de passer au grand écran. Ses débuts de carrière de réalisateur s’inscrivent dans une démarche presque opportuniste : pour financer son premier film, il doit se plier aux exigences du marché.
C’est ainsi que naît As Tears Go By (1988). Sur le papier, c’est un film de triades classique, très fortement influencé par le Mean Streets (1973) de Martin Scorsese et surfant sur la vague du « Heroic Bloodshed » popularisé par John Woo. Mais visuellement, l’embryon de la patte « WKW » est déjà là. Les couleurs bavent, la violence est traitée de manière organique et la romance prend peu à peu le pas sur l’intrigue mafieuse. C’est avec son film suivant, Days of Being Wild (1990), qu’il s’affranchit définitivement des codes commerciaux pour imposer son rythme languissant et sa thématique fétiche : la jeunesse perdue et les occasions manquées. Le maître a trouvé sa voix.
La signature stylistique : comment reconnaître un film de Wong Kar-wai ?
S’il est facile de copier les tics visuels de Wong Kar-wai, il est impossible d’égaler l’alchimie émotionnelle de sa mise en scène. Travaillant sans scénario fixe, réécrivant sur le plateau, épuisant ses acteurs par des dizaines de prises, il sculpte la pellicule comme un peintre abstrait.
- Le Step-printing (ou le temps altéré) : C’est sa marque de fabrique technique la plus célèbre (souvent réalisée avec son fidèle chef opérateur Christopher Doyle). En dupliquant certaines images et en modifiant la vitesse d’obturation, il crée ce fameux ralenti saccadé et flou. Les personnages semblent flotter dans un monde qui va trop vite pour eux, isolés dans la foule frénétique de Hong Kong.
- L’obsession du temps : Chez WKW, le temps est une prison. Ses protagonistes sont hantés par des dates précises, des heures exactes (la fameuse minute de Days of Being Wild (1990)), ou des dates de péremption métaphoriques (les boîtes d’ananas dans Chungking Express (1994)).
- Les cadres étouffants et l’esthétique du néon : Wong Kar-wai filme souvent à travers des encadrements de portes, des miroirs, dans des couloirs étroits ou des chambres d’hôtel exiguës. Il enferme ses personnages dans des espaces saturés de couleurs primaires (rouge, vert, jaune) éclairés par la lumière artificielle de la ville.
- La boucle musicale : La musique n’est jamais illustrative, elle est narrative. WKW utilise des thèmes répétitifs et entêtants (une reprise pop cantonaise, un air de tango, un classique de Nat King Cole) qui reviennent comme des ritournelles obsessionnelles, soulignant l’enfermement psychologique de ses antihéros.
L’Expérience Internationale
Contrairement à ses confrères partis chercher la gloire (et de gros budgets) à Los Angeles, l’excursion internationale de Wong Kar-wai est plus tardive et intime. Fort de son aura cannoise, il s’envole pour les États-Unis afin d’y tourner My Blueberry Nights (2007) avec un casting hollywoodien (Norah Jones, Jude Law, Natalie Portman).
A-t-il perdu son âme dans ce road trip américain ? Pas vraiment, mais il y a sans doute perdu une partie de son urgence. My Blueberry Nights (2007) ressemble à un auto-hommage, une déclinaison très (trop ?) polie de Chungking Express (1994) transposée dans des diners américains. Si l’esthétique léchée est toujours présente, la mélancolie y est presque doucereuse, remplaçant la fièvre moite de Hong Kong par un vernis un peu trop convenu. Le film reste une belle curiosité, mais il démontre que le cinéma de WKW est organiquement lié à la géographie et à l’âme de l’Asie.
Le retour aux sources et l’héritage
Conscient que son terrain de jeu naturel se trouve en Orient, Wong Kar-wai mettra des années à accoucher de son projet suivant : The Grandmaster (2013). Il y revisite le mythe de Ip Man (le maître de Bruce Lee) en y injectant son ADN absolu : la frustration amoureuse et la fuite du temps. Le film d’arts martiaux devient un ballet romantique d’une beauté sidérante, prouvant qu’il n’a rien perdu de sa superbe. Plus récemment, il a surpris son monde en s’attaquant au format sériel avec Blossoms Shanghai (2023), une fresque télévisuelle monumentale sur le boom économique chinois des années 90, toujours avec cette même sophistication formelle.
Son héritage est titanesque, dépassant largement le cadre du cinéma. Son esthétique a littéralement redéfini le monde de la publicité, de la mode, et du clip vidéo des années 2000. Des réalisateurs contemporains majeurs, comme Barry Jenkins (qui a calqué la structure et les couleurs de Moonlight (2016) sur son œuvre), ne cachent pas leur vénération pour le cinéaste hongkongais.
Top 3 des films à voir pour commencer
Le Chef-d’œuvre : In the Mood for Love (2000)
Dans le Hong Kong de 1962, deux voisins de palier découvrent que leurs conjoints respectifs entretiennent une liaison, et se rapprochent peu à peu, refusant de céder à la même bassesse.
L’avis CritiKs : L’élégance absolue, la maîtrise totale du non-dit et du désir réprimé ; le plus grand drame romantique du 21ème siècle, n’en déplaise à la critique parisienne.
Le Plus Accessible : Chungking Express (1994)
Deux histoires en chassé-croisé de flics au cœur brisé, tombant sous le charme de femmes mystérieuses dans la jungle urbaine de Hong Kong.
L’avis CritiKs : Tourné à l’arrache en pause d’un autre tournage, c’est un shoot d’énergie pop, ludique et visuellement révolutionnaire.
Le Plus Personnel : Happy Together (1997)
Un couple hongkongais tumultueux part en Argentine pour tenter de raviver la flamme de leur relation toxique et passionnelle.
L’avis CritiKs : Une œuvre viscérale, douloureuse et d’une cruauté émotionnelle rare, portée par un Tony Leung Chiu-wai et un Leslie Cheung impériaux.
Le Moment CritiKs
Tony Leung Chiu-waiLe croisement au ralenti dans les escaliers étroits de In the Mood for Love (2000). Mr. Chow (Tony Leung Chiu-wai) et Mme Chan (Maggie Cheung) se frôlent sous la pluie sans s’adresser la parole, descendus chercher des nouilles au stand de rue. Le tout rythmé par le Yumeji’s Theme de Shigeru Umebayashi. Il ne se passe techniquement rien, mais la tension sexuelle et dramatique étouffe l’écran. C’est l’essence même du cinéma : exprimer l’indicible par le mouvement, la musique et le cadre. Une leçon magistrale de mise en scène.
Fiche Signalétique
- Nom : Wong Kar-wai
- Date de naissance : 17 juillet 1958 (Shanghai, Chine)
- Genre de prédilection : Drame romantique, film d’auteur
- Acteurs fétiches : Tony Leung Chiu-wai, Maggie Cheung, Leslie Cheung
- Récompense majeure : Prix de la mise en scène au Festival de Cannes (1997)
Wong Kar-wai est le poète maudit d’une époque révolue, un artisan maniaque qui a capturé l’âme d’une ville condamnée à changer. Loin du cinéma d’action musclé, il offre une porte d’entrée sensuelle et bouleversante vers une autre facette du cinéma asiatique.
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Découvrez prochainement celle de Tsui Hark, l’empereur du chaos et de l’innovation, dans notre catégorie Ciné-Asia. Pour plus de contexte, lire notre dossier sur le Cinéma Hongkongais. Cet article fait partie de notre série sur les maîtres du cinéma hongkongais.
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