
Consumérisme, aliens et lunettes noires : They Live (1988)…
Verdict d’entrée
Mélange politiquement subversif de science-fiction et de thriller urbain, They Live (Invasion Los Angeles en VF) est, comme trop souvent avec ce cinéaste, une œuvre de genre injustement sous-estimée à sa sortie. C’est un uppercut visionnaire qui défonce le capitalisme sauvage à grands coups de fusil à pompe et de Ray-Ban. Découvrons à travers cette critique du film comment une série B fauchée s’est transformée en un brûlot prophétique incontournable.
Le pitch
Un ouvrier au chômage découvre par hasard des lunettes de soleil hors du commun. En les chaussant, il perçoit la réalité terrifiante de notre monde : la société est secrètement contrôlée par des extraterrestres dissimulés sous des traits humains, qui maintiennent la population dans une docilité aveugle via d’omniprésents messages subliminaux de consommation de masse.
Notre avis sur They Live1
Si l’on doit donner un avis franc et définitif sur cette pépite de 1988, c’est qu’elle n’a strictement pas pris une ride, à des années-lumière de la bouillie consensuelle et tiède que le cinéma français nous sert régulièrement de nos jours. John CARPENTER utilise habilement la carcasse de la série B d’action pour nous livrer une satire féroce et lucide. Les envahisseurs de They Live ne détruisent pas nos villes avec des rayons lasers : ils rachètent tranquillement nos banques, corrompent nos élites et abrutissent nos médias. C’est du cinéma rentre-dedans, brut de décoffrage, et furieusement pertinent.
Les atouts majeurs
L’atout absolu de l’œuvre réside dans son audace thématique insolente, mariant la paranoïa urbaine à une critique sociale tranchante. John CARPENTER, écrivant le scénario sous le pseudonyme de Frank ARMITAGE, a canalisé ici toute sa frustration face aux ravages des politiques économiques de Ronald REAGAN et à la commercialisation agressive de la culture. La mécanique visuelle est brillante : le passage au noir et blanc crépusculaire à travers les verres des lunettes crée un électrochoc immédiat. Voir les façades lisses se transformer en injonctions tyranniques (« OBEY« , « CONSUME« , « MARRY AND REPRODUCE« ) transforme l’espace urbain de Los Angeles en un champ de bataille idéologique absolument saisissant.
Les faiblesses et limites
Il faut néanmoins rester objectif et lucide : le métrage traîne parfois un peu la patte et souffre fatalement de ses propres restrictions budgétaires. Le troisième acte est un poil expédié et bascule dans le pur film de guérilla, sacrifiant par moments la finesse de sa charge satirique initiale sur l’autel de la fusillade classique. Quelques effets spéciaux accusent le poids des décennies, bien que cela participe aujourd’hui indéniablement à son charme rugueux de pellicule rebelle.
La mise en scène / Le jeu
Derrière la caméra, John CARPENTER fait preuve de cette redoutable efficacité qu’on lui connaît, utilisant le cadre large (format Panavision 2.35) pour souligner l’isolement poisseux de son anti-héros prolétaire dans cette jungle de béton étouffante. Côté casting, confier le premier rôle à Roddy PIPER, icône du catch, était un pari risqué mais payant : il livre une prestation très physique et étonnamment ancrée. Son alchimie avec Keith DAVID fonctionne à plein régime. Leur duo culmine dans cette interminable et brutale bagarre de ruelle – l’une des plus longues de l’histoire du cinéma – symbolisant métaphoriquement la douleur physique qu’il faut parfois endurer pour forcer quelqu’un à ouvrir les yeux sur la réalité. La présence de Meg FOSTER, avec ses yeux clairs si troublants, vient parachever cette distribution hétéroclite avec une froideur reptilienne parfaite.
Le saviez-vous ?
- Le scénario tire son origine de la nouvelle Huit heures du matin écrite par Ray NELSON et publiée en 1963. John CARPENTER en avait acquis les droits bien avant la production pour s’en servir de fondation.
- Acclamé aujourd’hui mais boudé hier, le film a connu un démarrage correct (numéro 1 au box-office) avant d’essuyer des critiques assassines sur son jeu d’acteurs et son commentaire social. Il a fallu le marché de la vidéo pour qu’il acquière enfin son statut culte bien mérité.
- L’esthétique subliminale de l’œuvre a profondément et durablement infusé la pop culture. Le street art, en particulier, lui doit énormément : l’artiste FAIREY Shepard s’en est directement inspiré pour créer sa célébrissime campagne visuelle « OBEY ».
Conclusion et recommandation
Fable cauchemardesque habillée en film d’action, They Live est à classer parmi les sommets de la filmographie de son auteur. C’est une œuvre indispensable pour quiconque apprécie la science-fiction qui a des choses à dire et qui ne prend pas son public pour des imbéciles. Un classique à redécouvrir d’urgence. D’ailleurs, comme il s’agit d’une pièce maîtresse de la fin des années 80, je t’invite grandement à poursuivre ta lecture avec notre dossier complet : 1988 : L’ANNÉE DE LA DÉFLAGRATION, histoire de bien resituer le contexte de cette époque bénie pour le genre.
Pistes de réflexion
La numérisation à outrance de notre société actuelle, l’omniprésence des algorithmes prédictifs et des influenceurs ne sont-elles pas, au fond, l’aboutissement logique et moderne des extraterrestres imaginés ici ? Finalement, le film tient peut-être aujourd’hui bien plus du documentaire glaçant que de la pure fiction.
À vous de juger
Et toi, aurais-tu le courage de chausser ces lunettes, quitte à voir ton monde s’effondrer ? Dis-moi dans les commentaires si tu penses que l’œuvre a vieilli ou si, au contraire, elle est plus brûlante d’actualité que jamais !

- Si cette critique sociale t’a plu, je te suggère d’enchaîner avec la lecture de notre article sur l’incisif RoboCop de Paul VERHOEVEN, autre grand saboteur hollywoodien. ↩︎
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