Drame

THE MAGNIFICENT AMBERSONS (1942) ★★★✮☆

Temps de lecture : 6 minutes
Affiche originale de The Magnificent Ambersons illustrée par Norman Rockwell montrant les portraits des six acteurs principaux.
L’affiche d’époque illustrée par Norman Rockwell pour le drame historique d’Orson Welles.

Splendeur déchue, génie mutilé…

Orson Welles signait ici ce qui aurait dû surpasser Citizen Kane (1941), une fresque crépusculaire d’une ambition formelle sidérante sur la fin d’un monde. C’était sans compter sur la hache des producteurs de la RKO, qui ont amputé plus de quarante minutes du métrage pour lui greffer une fin grotesque pendant que le cinéaste tournait en Amérique du Sud. Même balafré par le mercantilisme hollywoodien, ce cadavre exquis de chef-d’œuvre conserve une maestria visuelle insolente. Découvrons à travers cette critique du film The Magnificent Ambersons (1942) comment le génie de Orson Welles résiste au vandalisme des studios.

Note : 3.5/5 (★★★✮☆)

À la fin du XIXe siècle dans le Midwest, la prestigieuse dynastie Amberson règne sur la haute société grâce à sa fortune terrienne. Mais l’arrogant héritier George Minafer refuse de voir le monde changer face à l’essor industriel et à l’automobile incarnée par l’inventeur Eugene Morgan. Cet orgueil aveugle va précipiter la ruine inéluctable de son clan face à la modernité.

Notre avis sur THE MAGNIFICENT AMBERSONS

Le second long-métrage d’Orson Welles demeure l’un des rendez-vous manqués les plus fascinants de l’histoire du cinéma. Écrit et réalisé juste après le coup d’éclat de Citizen Kane, le film s’attaque au mythe fondateur de l’aristocratie américaine pour en filmer la décomposition avec une mélancolie féroce. Si l’on ressent la cicatrice béante laissée par le massacre du montage en salle de projection, l’œuvre conserve une densité narrative et une élégance tragique qui écrasent la quasi-totalité des drames académiques de l’époque.

La puissance du film repose sur sa virtuosité spatiale et sa lucidité sociologique implacable. En effet, Orson Welles ne se contente pas d’adapter le roman de Booth Tarkington : il orchestre la collision brutale entre un passé foncier figé dans ses privilèges et l’avènement brutal de l’ère industrielle. L’automobile n’y est pas un simple accessoire d’époque, mais le monstre d’acier qui vient broyer l’élégance compassée des calèches. Visuellement, l’utilisation de décors construits sur plusieurs niveaux avec de véritables plafonds permet des mouvements d’appareil d’une fluidité inouïe. La célèbre scène du bal d’adieu, véritable sommet chorégraphique, encapsule à elle seule le destin des personnages : la caméra glisse d’un groupe à l’autre, révélant la vanité des apparences et le déclin imminent sous les dorures.

Il est impossible d’ignorer le désastre du troisième acte imposé par la RKO. Alors que le film bâtissait une tragédie sombre et impitoyable autour de la déchéance de George Minafer, le studio a fait tourner des séquences additionnelles par Robert Wise et Fred Fleck pour bricoler un happy end artificiel d’une mièvrerie confondante. Par ailleurs, cette coupe sauvage de près de 45 minutes déséquilibre le rythme, rendant certaines transitions narratives abruptes et télégraphiées. Bien que la voix off d’Orson Welles apporte une tonalité littéraire indéniable, elle compense parfois maladroitement des ellipses narratives imposées par ce charcutage industriel, surlignant ce que la mise en scène aurait dû laisser infuser.

Derrière la caméra, Orson Welles et son directeur de la photographie Stanley Cortez repoussent les limites de la profondeur de champ et du clair-obscur. Les ombres zèbrent les visages tandis que les compositions étagées traduisent visuellement l’enfermement et la solitude de cette famille condamnée à l’obsolescence. Côté distribution, Tim Holt prête à George une arrogance insupportable parfaitement calibrée, rendant sa chute d’autant plus pathétique. Joseph Cotten apporte une retenue impeccable face à une Dolores Costello tout en grâce blessée. Mais c’est incontestablement Agnes Moorehead (tante Fanny) qui livre la prestation la plus bouleversante du film : sa crise d’hystérie face à une chaudière froide reste un modèle absolu d’intensité dramatique et de folie rentrée.

Les membres de la famille en tenues de soirée bourgeoises réunis autour d'un grand bol à punch dans The Magnificent Ambersons.
La scène d’anthologie du grand bal dans le manoir victorien des Amberson.
  • La partition de Bernard Herrmann : Furieux du saccage de son travail musical par les arrangeurs de la RKO, qui ont intercalé de la musique de stock sur les scènes remontées, le légendaire compositeur Bernard Herrmann a exigé que son nom soit purement et simplement retiré du générique.
  • Le massacre des négatifs : Les scènes coupées par le studio (environ 43 minutes de film) ont été détruites pour libérer de l’espace dans les entrepôts et récupérer le nitrate d’argent, rendant toute restauration de la version intégrale d’Orson Welles techniquement impossible à ce jour.
  • Le générique parlé : Fait rarissime à Hollywood, le film ne comporte aucun carton de générique d’ouverture ou de fin ; Orson Welles lit lui-même tous les crédits à l’oral en présentant ses techniciens et acteurs à la toute fin du métrage.
  • Le réalisme des décors : Pour le manoir des Amberson, le chef décorateur Mark-Lee Kirk a fait construire une demeure victorienne complète sur trois étages avec des murs mobiles et des plafonds réels, permettant à Orson Welles de tourner des plans continus traversant plusieurs pièces.

The Magnificent Ambersons (1942) s’adresse aux cinéphiles exigeants, aux amoureux d’histoire cinématographique et aux passionnés de récits shakespeariens déguisés en drames d’époque. Malgré les mutilations subies, il demeure un monument incontournable de la tragédie américaine et un sommet formel.

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Peut-on juger une œuvre cinématographique uniquement sur ce qu’elle aurait dû être, ou faut-il accepter la version altérée comme un témoin fascinant des dérives de l’industrie hollywoodienne ? La véritable tragédie du film n’est-elle pas finalement celle de son auteur face à la machine des studios ?

Et vous, considérez-vous ce film comme un chef-d’œuvre brisé supérieur à Citizen Kane ou comme une œuvre trop abîmée pour convaincre pleinement ?
Vos avis sont attendus dans l’espace commentaires !


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À propos de Olivier Demangeon

Rédacteur sur critiksmoviz.com, un blog dédié aux critiques de films.

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