
Quand le burn-out conduit au clonage…
Note & Verdict d’entrée
Dans Multiplicity (1996), Harold Ramis livre une comédie fantastique sur l’épuisement moderne, magistralement portée par le tour de force d’un Michael Keaton au sommet de son art comique. Si la satire s’égare un peu en chemin, elle évite heureusement la paresse intellectuelle d’une certaine comédie française contemporaine pour offrir une vraie proposition de cinéma de divertissement. Découvrons à travers cette critique du film comment le clonage devient la métaphore parfaite de notre aliénation quotidienne.
Note : 3.5/5 (★★★☆☆)
Le Pitch
Doug Kinney, chef de chantier débordé, étouffe sous le poids de ses responsabilités professionnelles et familiales. Au bord du gouffre, il rencontre un généticien qui lui propose une solution radicale : se faire cloner. D’abord soulagé par l’arrivée d’un double qui gère son travail, Doug cède à la tentation de multiplier les copies pour compartimenter sa vie, provoquant un chaos domestique incontrôlable.
Notre avis sur MULTIPLICITY (1996)
Notre avis sur Multiplicity est celui d’une réévaluation nécessaire d’un film trop souvent réduit à sa simple mécanique de vaudeville sci-fi. Harold Ramis (le cerveau derrière Groundhog Day) s’empare ici d’une angoisse résolument nonante : le mythe de l’homme moderne censé réussir sur tous les fronts sans jamais faillir. En effet le long métrage fonctionne comme un miroir tendu à notre propre quête vaine d’ubiquité, transformant un concept absurde en une thérapie de couple déguisée. Par ailleurs la mise en scène, bien que classique dans sa forme, s’efface intelligemment pour laisser toute la place à la précision horlogère du jeu d’acteur et à des effets visuels d’une fluidité exemplaire pour l’époque.
Les atouts majeurs
Le grand atout du film réside évidemment dans l’exploration thématique de l’équilibre entre vie privée et vie professionnelle, un sujet qui ancre la farce dans la réalité sociétale des années 90. Harold Ramis transforme un simple prétexte de science-fiction en une réflexion touchante sur les attentes de la paternité et l’épuisement masculin. Au lieu d’en faire un super-héros, le clonage révèle les failles de Doug : le travailleur obsessionnel (le clone n°2), le sensible au foyer (le clone n°3) et la copie dégradée (le clone n°4). Bien que le film repose sur des gags visuels évidents, il réussit à maintenir un rythme enlevé durant tout le premier acte, porté par un découpage technique exemplaire et un humour physique et vocal savoureux.
Les faiblesses et limites
Cependant, il est impossible d’ignorer l’essoufflement narratif et structurel de la seconde moitié. Le scénario perd de sa superbe et bascule dans des clichés de sitcom et des quiproquos conjugaux répétitifs qui étirent le concept jusqu’à la corde. La logique interne de la duplication et l’évolution rapide des clones manquent cruellement de cohérence, sacrifiant la profondeur émotionnelle sur l’autel du gag facile. De plus, les personnages secondaires — et en premier lieu l’épouse interprétée par Andie MacDowell — sont réduits à de simples faire-valoir narratifs, incapables de voir clair dans un manège pourtant grossier.
La mise en scène / Le jeu
La performance centrale et technique de Michael Keaton est tout bonnement miraculeuse et constitue le véritable moteur comique et émotionnel qui maintient le métrage à flot. Il parvient à différencier psychologiquement et physiquement chaque clone avec une précision chirurgicale : la posture tendue du cadreur de chantier, la gestuelle douceâtre du père au foyer, ou le regard vide du clone numéro quatre. Harold Ramis orchestre ce ballet d’effets spéciaux (signés par le légendaire Richard Edlund) sans jamais que la technique ne vienne écraser le timing comique de ses comédiens. Face à ce véritable one-man-show quintuplé, Andie MacDowell fait ce qu’elle peut avec un personnage sous-écrit, apportant tout de même une chaleur indispensable au récit, tandis que Harris Yulin et Eugene Levy complètent efficacement ce tableau.

Le saviez-vous ?
- Une prouesse technique sans numérique moderne : Pour faire interagir les différents Michael Keaton à l’écran, le chef opérateur Laszlo Kovacs et les équipes de Richard Edlund ont utilisé des caméras à contrôle de mouvement (motion control) et un procédé de split-screen optique avancé. Michael Keaton devait jouer une scène en parlant à une balle de tennis, puis se changer, se faire maquiller à nouveau, et répliquer au timing près à un enregistrement audio de sa propre prise précédente.
- Les clones ont des noms de code : Sur le plateau, pour aider l’équipe à s’y retrouver, Harold Ramis et Michael Keaton avaient baptisé les clones : l’original était « Lance« , le n°2 (le bosseur) s’appelait « Rambo« , le n°3 (le sensible) était « Felix« , et le n°4 (le clone du clone) était surnommé « Lenny« , en hommage au personnage simple d’esprit du roman Des souris et des hommes.
- La touche comique de Harold Ramis : Si le film partage des thématiques communes avec Groundhog Day (l’homme égoïste qui doit apprendre à devenir une meilleure version de lui-même pour sauver son couple), Harold Ramis a confié s’être inspiré de sa propre vie de réalisateur et père de famille surmené pour concevoir la détresse initiale du personnage de Doug Kinney.
Conclusion et recommandation
Multiplicity (1996) reste une comédie fantastique hautement sympathique, idéale pour les amateurs de science-fiction légère et les inconditionnels du génie comique de Michael Keaton. Finalement si le film n’atteint pas la perfection philosophique d’un Groundhog Day, il s’impose comme un divertissement solide et emblématique des productions hollywoodiennes du milieu de la décennie. Pour replacer cette comédie dans le contexte d’une année cinématographique charnière et explosive, n’hésitez pas à consulter notre dossier thématique 1996 : L’ANNÉE DE L’EFFICACITÉ.
Pistes de réflexion
Et si le véritable cauchemar de l’homme moderne n’était pas de manquer de temps, mais d’avoir l’opportunité de déléguer ce qui fait le sel de sa propre existence ? En séparant ses obligations en entités distinctes, Doug Kinney ne se libère pas : il se dépossède de son humanité et de sa spontanéité.
À vous de juger
Avez-vous déjà rêvé d’avoir un clone pour gérer votre journée de travail, ou pensez-vous comme Harold Ramis que l’excès d’efficacité finit par tuer le couple ? Quel est pour vous le meilleur clone incarné par Michael Keaton dans le film ?
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