
La gueule de bois du Samouraï…
Note & Verdict d’entrée
Bertrand Blier signe ici une œuvre labyrinthique, un trip éthylique et mélancolique qui déconstruit méthodiquement l’icône Delon pour en extraire une humanité brute. C’est brillant, souvent déroutant, mais d’une audace formelle que le cinéma hexagonal a malheureusement fini par égarer. Cette analyse prend aujourd’hui une résonance particulière. Suite à la disparition de Nathalie Baye ce 17 avril 2026, revenir sur ce rôle de Donatienne est un passage obligé pour saluer l’immense talent d’une actrice qui savait, mieux que quiconque, incarner la fragilité et le mystère avec une grâce absolue. Découvrons à travers cette critique du film l’anatomie d’une dérive onirique entre un train de banlieue et une chambre d’hôtel.
Note : 4/5 (★★★★☆)
Le Pitch
Robert, un garagiste alcoolique et passif, rencontre Donatienne dans un train. Elle se donne à lui, puis disparaît. Obsédé par cette vision, Robert la traque et s’installe dans sa vie, déclenchant une spirale de situations absurdes où le réel s’efface derrière les fantasmes et les souvenirs d’une galerie de personnages paumés. Une quête d’amour sur fond de solitude absolue.
Notre avis sur NOTRE HISTOIRE
En effet, s’attaquer à Notre Histoire (1984), c’est accepter de perdre pied. Bertrand Blier délaisse la provocation pure de ses débuts pour une introspection surréaliste fascinante. Le film ne raconte pas une histoire au sens classique ; il filme la mécanique du désir et de la dépression. La structure narrative, hachée par des ellipses brutales et des ruptures de ton, simule parfaitement l’état de semi-conscience de son protagoniste. Bien que le rythme puisse paraître languissant par moments, cette déambulation nocturne capture une vérité rare sur l’aliénation moderne et le besoin viscéral d’exister dans le regard d’un autre, fût-il une inconnue.
Les atouts majeurs
La force du film réside dans sa capacité à transformer un fait divers banal en une épopée psychologique. La photographie de Jean Penzer enveloppe Paris et sa banlieue dans une atmosphère vaporeuse, presque spectrale. Bertrand Blier utilise le hasard non pas comme un ressort scénaristique, mais comme une métaphysique : chaque rencontre semble être une projection de l’esprit embrumé de Robert. La gestion de l’espace, notamment dans cet immeuble où les personnages entrent et sortent comme dans un rêve éveillé, témoigne d’une maîtrise technique totale au service d’un propos existentialiste puissant.
Les faiblesses et limites
Finalement, cette radicalité a un prix. La structure délibérément fragmentée risque de laisser sur le carreau ceux qui cherchent une logique cartésienne. La froideur cynique de Bertrand Blier, bien que tempérée par une tristesse infinie, crée une distance émotionnelle qui empêche parfois une adhésion totale aux enjeux. Certains seconds rôles, malgré le talent des interprètes, restent au stade d’archétypes fonctionnels, servant davantage la démonstration thématique du cinéaste qu’une véritable épaisseur psychologique.

La mise en scène / Le jeu
C’est ici qu’Alain Delon livre l’une de ses performances les plus mémorables, loin de ses rôles de flics ou de truands impavides. Il joue un homme fatigué, vulnérable, aux antipodes de son image habituelle. Face à lui, Nathalie Baye est impériale en figure insaisissable, oscillant entre détresse et indifférence. La direction d’acteurs de Bertrand Blier est précise, exigeant un jeu légèrement décalé qui renforce l’étrangeté de l’ensemble. La caméra, fluide, scrute les visages avec une insistance presque impudique.
Le saviez-vous ? (L’instant érudit)
Pour ce rôle ingrat d’alcoolique en fin de course, Alain Delon a remporté le César du Meilleur Acteur en 1985. Par ailleurs, on peut apercevoir dans des rôles très secondaires de futures stars comme Vincent Lindon ou Jean Reno, illustrant le flair de Bertrand Blier pour dénicher les talents de demain. La musique de Laurent Rossi, avec ses accents mélancoliques, souligne parfaitement cette dérive urbaine.
Conclusion et recommandation
Notre Histoire est une pièce maîtresse pour tout cinéphile aimant le cinéma d’auteur exigeant et les expérimentations narratives. C’est un film de « rupture » qui place Bertrand Blier au sommet de son art dialoguiste et visuel. Il s’adresse à ceux qui acceptent que le cinéma soit un miroir déformant de nos propres solitudes.
Pistes de réflexion
Le film interroge la place du spectateur : sommes-nous les témoins de l’histoire de Robert, ou les complices de son délire ? Cette « histoire » qui n’appartient finalement à personne souligne l’impossibilité de la rencontre amoureuse dans une société qui fétichise l’image au détriment de l’être.
À vous de juger
Et vous, avez-vous été envoûtés par cette dérive ou le cynisme de Bertrand Blier vous a-t-il laissés de marbre ?
On attend vos retours en commentaire.

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Bravo pour cette remarquable approche d’une proposition filmique pas évidente à appréhender. J’avoue qu’elle m’avait laissé sur le carreau lorsque je l’ai découverte mais je suis prêt, je crois désormais, à y revenir après t’avoir lu.
C’est en tout un vibrant hommage que tu offres à la mémoire de Nathalie Baye, autant qu’à Delon d’ailleurs, à contre-emploi dans ce film.
Merci Olivier.
Publié par princecranoir | 19/04/2026, 10h13Merci pour ce retour, Princecranoir. En effet, Nathalie Baye n’était pas seulement une immense actrice, elle était aussi cette figure rare capable de briller sans écraser les autres, ce que son discours aux Césars rappelait avec une classe immense.
Par ailleurs, tu as raison de mentionner Nadia Farès. Mourir dans l’ombre d’une icône est une ironie tragique qu’un Bertrand Blier n’aurait pas reniée. Bien que les projecteurs soient braqués sur « la grande Nathalie », n’oublions pas celles qui, comme Nadia, ont aussi fait battre le cœur de notre cinéma de genre à une époque. Finalement, c’est toute une partie de notre patrimoine qui s’effrite ce week-end. On attend ton hommage avec impatience.
Publié par Olivier Demangeon | 19/04/2026, 13h41