
Pourquoi (re)voir le Batman de Tim Burton ?
Verdict d’entrée
Spectacle étrange et envoûtant, ce premier volet pose les bases d’un divertissement sombre et gothique qui enterre définitivement les justiciers en collants fluo. Un pari risqué, largement réussi, même si le cabotinage de génie d’un certain clown éclipse presque le héros. Découvrons à travers cette critique de Batman (1989) comment le chevalier noir de Gotham a gagné ses lettres de noblesse au cinéma.
Note : 4/5
Le pitch
À l’approche du bicentenaire de Gotham City, la criminalité fait rage, dirigée par le parrain Carl Grissom. Le jeune milliardaire Bruce Wayne mène une double vie sous les traits de Batman, un justicier masqué traquant la pègre. Lorsqu’un malfrat défiguré, se faisant appeler le Joker, prend le contrôle de la ville, un affrontement dantesque et psychologique débute dans les ombres.
Notre avis sur BATMAN1
Donner un avis sur Batman aujourd’hui, c’est se replonger dans l’acte fondateur du blockbuster moderne tel qu’on le conçoit. Tim Burton, loin de la fadeur industrielle des productions Marvel actuelles (et ne parlons même pas de nos purges humoristiques hexagonales), livre une vision d’auteur hallucinée. En inaugurant la série de films de la Warner Bros, il impose une atmosphère poisseuse et gothique, transformant un film de commande super-héroïque en une œuvre d’art expressionniste où le malaise affleure sous le grand spectacle.
Les atouts majeurs
La force de frappe de ce long-métrage réside indéniablement dans sa direction artistique colossale, récompensée à juste titre par l’Oscar des meilleurs décors. Gotham City y est une métropole cauchemardesque, un labyrinthe étouffant de béton et de vapeur qui happe littéralement le spectateur. À cette splendeur visuelle s’ajoute une alchimie musicale improbable mais géniale : la partition symphonique, sombre et épique de Danny Elfman se marie aux fulgurances pop excentriques de chansons écrites par Prince. C’est ce cocktail détonant qui a propulsé le film au panthéon. Le succès critique et commercial a été retentissant, rapportant plus de 400 millions de dollars au box-office. À sa sortie, il s’agissait carrément du sixième film le plus lucratif de l’histoire du cinéma, salué pour ses audaces esthétiques.

Les faiblesses et limites
Il faut pourtant regarder les choses en face : le film souffre d’un déséquilibre structurel béant. Le scénario est par moments secondaire, sacrifié sur l’autel de la surenchère visuelle et de l’ambiance. Mais le véritable écueil de l’œuvre, c’est la cannibalisation totale de l’intrigue par son antagoniste. Le Joker prend toute la lumière, réduisant parfois le chevalier noir au rang de spectateur de luxe dans sa propre croisade. Une faille narrative évidente, bien que le résultat reste à des années-lumière au-dessus de la soupe tiède que les studios nous servent à la chaîne ces dernières années.
La mise en scène / Le jeu
Tim Burton dirige cette danse macabre avec une maestria évidente, privilégiant les ombres, les gargouilles et les contre-plongées vertigineuses. Côté casting, c’est l’affrontement total. De nombreux acteurs furent envisagés pour le rôle de Batman avant que Michael Keaton ne soit retenu. Son choix déclencha une violente polémique à l’époque ; cantonné aux rôles comiques depuis 1988, le grand public doutait fortement de sa capacité à interpréter un rôle dramatique. Et pourtant, il livre un Bruce Wayne torturé, laconique et d’une justesse implacable. Face à lui, Jack Nicholson propose une performance monstrueuse, cabotinant avec un tel génie qu’il a décroché une nomination aux Golden Globes (sans parler des multiples nominations aux Saturn Awards pour le film). Jack Nicholson dévore l’écran, pour le meilleur et pour le pire.

Le saviez-vous ?
Le costume de Batman sculpté pour Michael Keaton était tellement rigide et lourd qu’il ne pouvait physiquement pas tourner la tête, l’obligeant à pivoter tout le haut de son torse. Ce défaut technique a paradoxalement offert au personnage sa célèbre démarche iconique, rigide et menaçante, devenue sa signature visuelle.
Conclusion et recommandation
Batman reste une œuvre matricielle incontournable pour tout cinéphile aimant les univers tranchés et l’action à l’ancienne. C’est le triomphe de l’auteur sur la machine hollywoodienne, une anomalie esthétique qu’on peine à imaginer possible aujourd’hui. D’ailleurs, si cette époque bénie des blockbusters exigeants te rend nostalgique, je t’invite ardemment à prolonger la lecture et à cliquer sur notre grand dossier 1989 : L’ANNÉE DE L’APOTHÉOSE.
Pistes de réflexion
La vision d’auteur sans concession a-t-elle définitivement déserté les films de super-héros au profit des formules algorithmiques pour adolescents ?
À vous de juger
Pensez-vous que la prestation grandiloquente de Jack Nicholson dans ce film est supérieure à la version plus viscérale de Heath Ledger sortie des années plus tard ?
Lâchez-vous dans les commentaires, je vous attends au tournant.

- Notre avis sur Batman reste une étape obligatoire de notre rétrospective. Pour un autre plongeon stylisé dans les abysses de la vengeance, je vous renvoie à notre analyse de l’indépassable Oldboy (2003) de Park Chan-wook. ↩︎
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Je te sens très nostalgique de cette époque qui voyait sortir de la grotte le premier vrai grand film de super-héros depuis… « Superman » de Donner. C’est surtout un film très empreint de l’univers référentiel de son réalisateur, un Tim Burton toutefois encore jeune et qui aura eu toutes les peines du monde à imposer ses idées. Une si mauvaise expérience qu’elle faillit nous priver de la brillante suite que l’on connait.
Moi je l’aime énormément ce « Batman » (je lui ai d’ailleurs consacré un texte), j’aime ce Joker qui occupe l’espace médiatique (un Trump avant l’ère) face à un héros plus discret, inspiré des monstres que Burton aime tant. Il y a du Dracula au goût Hammer dans son « Batman ».
Je te trouve également sévère avec les films super-heroiques qui viendront ensuite. Batman est d’ailleurs un des personnages les mieux exploités dans ses multiples itérations, que ce soit sous la caméra de Chris Nolan ou de Matt Reeves, sans compter les remarquables adaptations animées.
Mais passons sur les excentricités de Schumacher et les versions Ben Affleck.
Publié par princecranoir | 03/03/2026, 7h14Merci pour ton retour, cher Prince. Ne te méprends pas sur le terme : je ne suis pas spécialement nostalgique de ce métrage en particulier, mais plutôt d’une ère globale — celle des années 80-90 — où le cinéma de divertissement avait encore une âme, une texture et une vraie gueule de cinéma, pas de produit manufacturé en salle blanche.
Tu as raison de souligner l’aspect « monstre de la Hammer » ; Burton a injecté une sève gothique qui manque cruellement aujourd’hui. Mais quand tu me parles des itérations suivantes, restons sérieux deux minutes. Nolan ? C’est du polar froid, efficace certes, mais qui évacue totalement le lyrisme pour de la géopolitique de salon. Matt Reeves ? Une enquête sous Lexomil qui dure trois heures. On est loin de la flamboyance baroque de 1989.
Quant aux adaptations animées, on est d’accord, c’est souvent là que l’essence du Chevalier Noir survit le mieux. Mais au cinéma, avoue que la ‘grotte’ de Burton avait quand même une autre allure que les fonds verts aseptisés des successeurs.
Publié par Olivier Demangeon | 03/03/2026, 9h53« Une autre allure », je suis tout à fait d’accord, une manière burtonienne. Mais je ne te suis pas du tout sur le jugement critique des opus de Nolan et Reeves. Je reconnais que je les envisageais avec méfiance, particulièrement le Reeves, et qu’ils m’ont emporté dans leur univers. Chacun apporte sa vision singulière, tout en respectant la noirceur du personnage. Ce que n’ont pas su faire Affleck ou même Schumacher qui travestissait le personnage en créature de carnaval.
Je suis grand amateur du cinéma de Nolan, comme de Villeneuve par ailleurs. Mais je comprends qu’on n’y adhère pas.
Publié par princecranoir | 03/03/2026, 10h17On touche au cœur du sujet, cher Prince. Nolan et Villeneuve, c’est le triomphe de l’architecte sur le peintre. Je ne nie pas leur talent de bâtisseurs, mais chez eux, tout est si calculé, si froid, qu’on finit par avoir besoin d’une petite laine en plein milieu de la séance. C’est du cinéma de premier de la classe : c’est propre, c’est carré, mais ça manque cruellement de cette « saleté » et de cet imprévu qui rendaient le cinéma de Burton ou même de Verhoeven si vibrant.
Reeves ? Sa noirceur est monochrome, là où celle de Burton était moirée, pleine de reflets baroques. Quant à Villeneuve, c’est le roi de l’emballage sous vide : c’est somptueux à l’œil, mais est-ce que ça palpite vraiment sous la carlingue ?
On est au moins d’accord sur un point : Schumacher a transformé Gotham en boîte de nuit sous ecstasy, un naufrage esthétique qui nous ferait presque regretter les pires épisodes de la série de 1966. Mais c’est justement parce que j’aime le Batman « créature de l’ombre » que je reste sur ma faim avec les versions trop analytiques de ces dernières années. Le cinéma, c’est aussi savoir lâcher prise sur la cohérence pour laisser place au fantasme.
Mais bon, je retourne dans ma cave avec mes monstres de foire et mes fumigènes d’époque !
😉
Publié par Olivier Demangeon | 03/03/2026, 10h38J’aime les brutalistes, les surfaces planes et réfléchissantes. C’est sans doute pour cela que Nolan et Villeneuve me parlent. Je pense que tu n’as pas fini de lire du bien de leur travail cette année sur le Tour d’Ecran. 😉
Ce qui ne m’empêche pas d’aimer l’oeuvre de Scott, de Cameron, de Burton ou Verhoeven (dont j’ai chroniqué quelques films) pour ce qu’ils ont apporté au cinéma de divertissement.
Et avec eux bien sûr les desperados du Nouvel Hollywood au complet. Et avant eux les Fleischer, Siegel, Aldrich… J’en oublie et des meilleurs.
Publié par princecranoir | 03/03/2026, 11h44