Crime - Policier, Drame, Thriller

JOKER (2019) ★★★★☆

Temps de lecture : 6 minutes

Joker (2019)

 

Joker : le rire comme fracture du monde.

Verdict d’entrée

Avec Joker, Todd Phillips arrache définitivement le clown criminel de l’ombre de Batman pour en faire le centre d’un récit tragique, frontal et dérangeant. Le film propose une origine d’une plausibilité glaçante, où la violence naît moins du spectaculaire que d’une lente décomposition sociale et intime. Porté par un Joaquin Phoenix habité, Joker s’impose comme un jalon majeur du cinéma inspiré des comics, en assumant une noirceur que Marvel et DC n’avaient jusque-là qu’effleurée.

Synopsis (sans spoiler)

Gotham au début des années 80. Arthur Fleck, petit clown de rue souffrant de troubles psychiques, survit tant bien que mal dans une ville en déliquescence. Humiliations quotidiennes, précarité, absence de soins dignes, illusions médiatiques : tout concourt à fissurer un homme déjà fragile. À mesure que les mensonges et les désillusions s’accumulent, Arthur glisse vers une identité nouvelle, plus dangereuse, où le rire devient arme, masque et cri de guerre.

Les atouts majeurs

La première force du film réside dans l’interprétation physique, fascinante et quasi hypnotique de Joaquin Phoenix.
Corps émacié, omoplates saillantes, démarche hésitante puis animale, il compose un personnage dont la quête de pouvoir passe d’abord par la reprise de contrôle sur son propre corps. Ses crises de rire involontaire, qui tordent son visage entre douleur et jubilation, deviennent des séquences presque insoutenables : le rire n’est plus un symptôme comique, mais un spasme qui trahit une identité en train de muter.

Joaquin Phoenix dans Joker (2019)

Joaquin Phoenix dans Joker (2019)

Cette incarnation s’inscrit dans une mise en scène qui puise clairement dans le cinéma de Scorsese : Taxi Driver et The King of Comedy sont convoqués autant par la figure de l’homme humilié en quête de reconnaissance que par le portrait d’un écosystème urbain toxique. Todd Phillips filme Gotham comme un New York post-Vietnam fantasmé : métro saturé de graffitis, ordures dans les rues, éclairage jaunâtre qui couvre la ville d’une pellicule malade. Le format 1.85 et la photographie de Lawrence Sher, aux teintes brunes et verdâtres, écrasent le personnage dans un cadre souvent étroit, avant d’élargir l’image au moment où Arthur assume enfin son nouveau masque.

Le travail sonore renforce ce basculement. La partition de Hildur Guðnadóttir, toute en cordes graves, semble coller à la cage thoracique d’Arthur, comme si la musique naissait de ses vertèbres. Dans les scènes de danse solitaire, où Joaquin Phoenix laisse exploser une sensualité tordue, le corps devient à la fois temple et champ de ruines : ce sont là les moments où l’aspiration au pouvoir affleure le plus nettement, non comme domination politique structurée, mais comme fantasme de ne plus subir.

Sur le plan thématique, Joker se situe à la croisée de plusieurs traditions : film de super-vilain, drame social, chronique de la folie. En choisissant de s’affranchir presque entièrement du registre super-héroïque (pas de gadgets, pas de combats chorégraphiés), Todd Phillips ancre son récit dans un réalisme sale, où la montée de la violence prend la forme d’une contagion sociale. La dimension « film de comics » devient alors un prisme pour parler d’inégalités, de mépris de classe, d’un système qui fabrique ses monstres en invisibilisant les plus fragiles.

Les faiblesses et limites

Cette puissance esthétique et thématique a néanmoins un prix. La vision politique du film demeure simplifiée, parfois ambiguë. La colère des foules, masquées en clowns, est esquissée plus que réellement pensée : elle sert de fond de tableau à la trajectoire individuelle d’Arthur, au risque de réduire les mouvements sociaux à un décor de chaos utile à l’iconisation du personnage.

De même, le traitement de la maladie mentale oscille entre empathie et instrumentalisation. Le film montre avec justesse la violence d’un système qui coupe les soins et abandonne les patients, mais il frôle parfois une équivalence glissante entre trouble psychique et passage à l’acte meurtrier. Cette ambiguïté, que certains verront comme une complexité, peut aussi être lue comme une complaisance vis-à-vis de la figure du « fou lucide », déjà bien installée dans l’imaginaire collectif.

Enfin, la mise en scène, si elle est souvent inspirée, reste très référentielle. Les emprunts à Scorsese sont assumés, mais parfois envahissants : certains plans, certaines situations (la relation avec le talk-show, la solitude dans l’appartement)
donnent l’impression que Joker se tient à la frontière du pastiche. Le film trouve sa singularité quand il s’autorise à être pleinement opératique – notamment dans le dernier acte – mais met du temps à s’affranchir de ses modèles.

Conclusion et recommandation

Joker s’adresse d’abord à un public prêt à voir le cinéma de comics sortir de sa zone de confort, au risque de déranger plus qu’il ne divertit. Le film se savoure davantage en salle ou dans de bonnes conditions de projection domestique, tant sa photographie et son travail sonore gagnent à être enveloppants. Dans la filmographie de Todd Phillips, il marque un tournant radical, rompt avec la comédie potache (Very Bad Trip) pour s’aventurer du côté d’un cinéma plus sombre et ambitieux.

Dans le paysage du film de super-héros, Joker occupe une place à part : ni simple spin-off, ni film de studio formaté, mais tentative de greffer un anti-héros iconique sur le corps du cinéma d’auteur urbain des années 70–80. On pourra débattre longtemps de ses ambiguïtés et de ses angles morts, mais une chose demeure certaine : Joaquin Phoenix y livre l’une des performances les plus marquantes de sa carrière, celle d’un homme qui, à force de vouloir exister aux yeux du monde, finit par y prendre une place centrale – par la terreur, par le rire, par la conquête fiévreuse d’un pouvoir qu’il n’a jamais eu.

 

 


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À propos de Olivier Demangeon

Rédacteur sur critiksmoviz.com, un blog dédié aux critiques de films.

Discussion

2 réflexions sur “JOKER (2019) ★★★★☆

  1. Avatar de The Butcher

    The first movie was really good. A perfect mix between Taxi Driver and King of Comedy. It’s not perfect, maybe too many times we saw bad things happen to him, byt the directing and writing were solid and it was a big surprise.

    Publié par The Butcher | 12/12/2025, 15h56
    • Avatar de Olivier Demangeon

      Thanks for your comment, I completely agree with you. The echoes of Taxi Driver and The King of Comedy are unmistakable, and clearly intentional. You’re right as well about the repetition of Arthur’s misfortunes — the film sometimes insists a bit too heavily on his suffering. But the strength of the direction and the writing lies in how this accumulation shapes the character’s transformation. As a first entry, Joker was indeed a bold and surprising take, especially coming from a mainstream comic-book property.

      Publié par Olivier Demangeon | 12/12/2025, 16h08

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