
La démesure broie les hommes…
Note & Verdict d’entrée
Fresque opératique brutale et sans concession, Chen Kaige dynamite l’imagerie d’Épinal pour livrer une tragédie d’État crépusculaire et fiévreuse. Loin des blockbusters aseptisés ou de la tiédeur des drames en costumes hexagonaux, cette œuvre monumentale préfère la fureur shakespearienne au consensus muséal. Découvrons à travers cette critique du film The Emperor and the Assassin (荊軻刺秦王) comment le cinéaste ausculte la démence du pouvoir absolu et le sacrifice sanglant de l’individu au nom de la nation.
Note : 4/5 (★★★★☆)
Le Pitch
En 227 avant J.-C., Ying Zheng, roi de Qin habité par une soif d’unification dévorante, entend soumettre les royaumes rivaux pour forger un empire unique. Hanté par les trahisons, il sombre dans la tyrannie. Dame Zhao, déchirée entre attachement et révolte, complote alors pour envoyer l’assassin errant Jing Ke abattre le monarque avant que le sang n’inonde toute la Chine antique.
Notre avis sur THE EMPEROR AND THE ASSASSIN
Notre avis sur The Emperor and the Assassin (1998) confirme la virtuosité d’un grand maître de la Cinquième Génération qui refuse tout manichéisme doucereux. Chen Kaige bâtit une tragédie écrasante où la démesure formelle dialogue en permanence avec la petitesse morale des puissants. En effet, le film transcende la simple reconstitution pour ausculter la mécanique implacable de l’impérialisme, faisant de chaque cadre un espace de tension politique irrespirable.
Les atouts majeurs
L’esthétique agit ici comme un pur langage politique : la démesure des décors monumentaux et la géométrie des chorégraphies de masse ne servent jamais d’ornement gratuit, mais matérialisent l’écrasement terrifiant de l’individu par la machine d’État. Chen Kaige orchestre des tableaux vivants baignés de rouges martiaux, d’ors funèbres et de brumes poussiéreuses, sublimés par les harmonies viscérales de Zhao Jiping. Par ailleurs, le refus total d’un manichéisme simpliste donne une épaisseur fascinante au récit : Ying Zheng n’est pas réduit à un monstre sanguinaire mais dépeint comme un visionnaire paranoïaque, tandis que Jing Ke hésite entre geste héroïque et manipulation pure.
Les faiblesses et limites
Le métrage n’est pourtant pas exempt de lourdeurs : sa durée imposante de près de 2 h 40 étire inutilement le dernier acte, diluant une tension narrative pourtant cruciale avant l’attentat final. Bien que la mise en scène impressionne par sa rigueur, certaines déclamations de cour basculent dans une théâtralité excessive qui fige le rythme cinématographique. Enfin, la liberté prise avec les chroniques de Sima Qian — notamment la réinvention totale de Dame Zhao — a provoqué de vifs débats en Chine sur la mémoire collective, tandis que Jing Ke reste parfois trop en retrait psychologique face à la folie envahissante du futur empereur.
La mise en scène / Le jeu
Derrière la caméra, Chen Kaige privilégie une mise en scène frontale, alternant travellings vertigineux dans les palais et gros plans asphyxiants sur des visages décomposés par la peur. Dans le rôle du souverain, Li Xuejian livre une prestation habitée, oscillant entre vulnérabilité maladive et fureur sanguinaire avec une intensité tétanisante. Face à lui, Gong Li apporte une dignité tragique à Dame Zhao, tandis que Zhang Fengyi compose un Jing Ke taiseux, tout en retenue minérale.

Le saviez-vous ?
- Pour recréer la capitale de Qin avec une authenticité démesurée, Chen Kaige a fait bâtir les gigantesques Studios de Hengdian à Dongyang — un chantier colossal devenu aujourd’hui le plus grand complexe de tournage au monde.
- La partition musicale conçue par Zhao Jiping intègre des répliques d’anciens carillons de cloches en bronze (bianzhong), conférant aux séquences rituelles une résonance sonore historique saisissante.
- Les costumes d’époque ont fait l’objet de plusieurs mois de recherches archéologiques minutieuses pour restituer les armures en plaques de cuir et les soies lourdes du IIIe siècle avant notre ère.
Conclusion et recommandation
Destinée aux passionnés de grandes fresques historiques érudites et de drames politiques sans concession, cette œuvre majeure s’impose comme l’un des sommets du cinéma asiatique de la fin des années 1990. Pour prolonger l’expérience et explorer d’autres chocs marquants de cette période, découvrez également notre dossier 1998 : L’ANNÉE DU CHOC VISCÉRAL. Pour ne rien manquer des futures analyses, rejoignez directement ma chaîne WhatsApp : c’est gratuit, anonyme et accessible directement sur votre smartphone. Pour une autre confrontation magistrale autour du Premier Empereur et de ses assassins, découvrez notre analyse de Hero (2002) réalisé par Zhang Yimou.
Pistes de réflexion
L’ambiguïté morale au cœur du film soulève une question fondamentale : la réinvention fictionnelle d’une figure fondatrice doit-elle s’effacer devant le mythe national, ou l’art a-t-il le devoir d’exposer la violence structurelle qui engendre les empires ?
À vous de juger
Avez-vous été saisis par cette vision fiévreuse du Premier Empereur ou trouvez-vous que la théâtralité du récit dessert le souffle épique ?
Partagez vos analyses et impressions dans les commentaires ci-dessous.

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