Drame, Horreur, Science fiction

THE FLY (1986) ★★★★☆


The Fly (1986)

 

Métamorphose tragique : le corps comme prison dans « The Fly ».

Verdict d’entrée

Avec The Fly, David Cronenberg signe une œuvre où l’horreur n’est jamais un simple spectacle de viscères, mais le prolongement d’un drame intime. En mariant transformation corporelle extrême et mélodrame amoureux, il fait de cette histoire de savant fou une véritable tragédie moderne, à la fois dérangeante, émouvante et d’une rigueur formelle impressionnante.

Synopsis (sans spoiler)

Seth Brundle, scientifique brillant mais socialement maladroit, met au point un système de téléportation révolutionnaire. Une expérience menée dans l’euphorie de la découverte tourne mal, provoquant chez lui une métamorphose progressive. À mesure que son corps se transforme, c’est son identité, sa relation amoureuse et sa perception du monde qui se fissurent.

Les atouts majeurs

Cronenberg, du laboratoire au huis clos sentimental

Si The Fly s’inscrit clairement dans la lignée du body horror cronenbergien, il s’en distingue par son ancrage émotionnel. Là où Videodrome ou Scanners privilégient des concepts et des univers plus froids, le réalisateur adopte ici une structure presque classique : un triangle amoureux, un laboratoire, un appartement. Cette relative simplicité lui permet de concentrer sa mise en scène sur la lente dégradation du corps et du lien affectif.

La caméra explore l’espace comme un théâtre de la contamination : couloirs étroits, pièces closes, machines imposantes. David Cronenberg multiplie les plans rapprochés, comme pour enfermer le spectateur avec Brundle dans cette prison organique. La progression des effets visuels répond à une logique dramatique précise : chaque étape de la mutation marque un point de non-retour, presque comme les actes d’une tragédie classique.

Jeff Goldblum : une performance en état de fusion

Jeff Goldblum dans The Fly (1986)

Jeff Goldblum dans The Fly (1986)

La réussite du film repose en grande partie sur l’incarnation stupéfiante de Jeff Goldblum. Son interprétation ne se limite pas à un numéro de transformation physique. Il joue la mutation de l’intérieur : diction accélérée, gestes nerveux, euphorie quasi maniaque, puis lente désagrégation de la confiance en soi. Au départ, son Brundle est un mélange de génie maladroit et d’enthousiasme enfantin ; plus la métamorphose avance, plus cet enthousiasme se teinte de désespoir.

Jeff Goldblum parvient à maintenir une humanité palpable jusque sous des couches de maquillage de plus en plus extrêmes. Sa voix, son regard, ses micro-tics restent lisibles, ce qui évite au personnage de basculer dans la simple monstruosité. C’est là que réside la force de sa performance : même au stade le plus « monstrueux », Brundle reste un individu dont on perçoit la douleur et la mémoire, et non un simple effet spécial ambulant.

Geena Davis, ancre émotionnelle du cauchemar

Face à lui, Geena Davis offre un contrepoint tout aussi essentiel. Elle incarne la lucidité, la peur de perdre l’autre, mais aussi la difficulté à renoncer. Son personnage n’est pas simple témoin horrifié : c’est par son regard que le spectateur mesure l’ampleur de la catastrophe. Sa trajectoire donne au film une dimension mélodramatique assumée, presque opératique, qui renforce la portée tragique de l’ensemble.

Une métaphore du corps malade et de la peur de la déchéance

Tourné au milieu des années 1980, The Fly résonne fortement avec l’angoisse liée aux maladies dégénératives et au sida, sans jamais les citer. La peau qui se dégrade, la perte de contrôle, le corps qui devient étranger à lui-même : tout renvoie à une peur très concrète de la vulnérabilité physique. David Cronenberg ne fait pas du film un pamphlet, mais son obsession pour la chair défaillante donne à cette histoire de science-fiction une dimension profondément contemporaine.

Sur le plan esthétique, les maquillages et effets spéciaux pratiques de Chris Walas – justement récompensés à l’époque – jouent un rôle narratif central. Ils ne sont pas là pour impressionner, mais pour marquer des étapes dans la chute du personnage, comme autant de stades d’une maladie incurable. La texture, la couleur, la brillance des matières participent à une véritable dramaturgie de la chair.

Les faiblesses et limites

La force de la ligne dramatique a aussi son revers : la structure du récit reste très resserrée, presque schématique. Une fois le dispositif posé, le film suit une trajectoire relativement prévisible, avec quelques scènes qui reposent sur un schéma répétitif (nouvelle étape de mutation, nouvelle réaction de l’entourage). Certains personnages secondaires, notamment celui de John Getz, manquent de complexité et servent avant tout de relais fonctionnels à l’intrigue.

De plus, la radicalité visuelle du troisième acte pourra rebuter les spectateurs les moins familiers avec l’univers de Cronenberg. Là où d’autres films d’horreur contemporains cherchent un compromis entre suggestion et monstration, The Fly assume jusqu’au bout la frontalité de son dispositif. Cette cohérence est une qualité artistique, mais elle limite mécaniquement son audience.

Conclusion et recommandation

The Fly s’impose aujourd’hui comme l’un des sommets du cinéma d’horreur et de science-fiction des années 1980, autant que comme une porte d’entrée idéale dans la filmographie de David Cronenberg. Moins théorique que certaines de ses œuvres ultérieures, il conjugue efficacité narrative, puissance viscérale et profondeur émotionnelle.

À (re)découvrir de préférence dans les meilleures conditions possibles – copie restaurée en salle ou édition haute définition – pour apprécier le travail sur la matière, la lumière et les maquillages. Le film parlera particulièrement aux amateurs de genre qui cherchent autre chose qu’un simple frisson : une réflexion sur le corps, la peur de la perte et la façon dont l’amour survit – ou non – à la déchéance.

Dans le paysage du cinéma d’horreur, The Fly reste une œuvre charnière : un pont entre la série B de laboratoire et la tragédie intime, où la monstruosité la plus terrifiante n’est pas forcément celle qu’on voit, mais celle qu’on pressent à l’intérieur de soi.

 

 

 


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À propos de Olivier Demangeon

Rédacteur sur critiksmoviz.com, un blog dédié aux critiques de films.

Discussion

7 réflexions sur “THE FLY (1986) ★★★★☆

  1. Avatar de princecranoir

    J’avais déjà très envie de me le racheter en blu-ray, tu viens ajouter des arguments.

    J’aime comment tu abordes le film par sa dimension dégénérative mise en tension avec une histoire d’amour tragique. Ces question n’ont finalement cessé de hanter Cronenberg qui, jusque dans « les Linceuls », n’a de cesse de travailler la chair, d’observer cette même dégradation physique des corps dans des cocons qui rappellent furieusement les télépods, ainsi que la persistance de la mémoire sensorielle et du lien amoureux.

    « The Fly » reste néanmoins un film d’une facture beaucoup plu digeste que ce dernier film qui m’avait grandement déçu.

    Aimé par 1 personne

    Publié par princecranoir | 31/12/2025, 14 02 55 125512
    • Avatar de Olivier Demangeon

      Merci pour ce retour très fin. Tu mets exactement le doigt sur ce qui fait la singularité de The Fly dans la filmographie de Cronenberg : cette articulation rare entre la dégradation de la chair et le mélodrame amoureux, portée par une forme encore très lisible, presque classique. Là où Les Linceuls pousse ces obsessions jusqu’à l’abstraction et à l’inconfort conceptuel, The Fly conserve un ancrage émotionnel immédiat, qui rend la tragédie d’autant plus dévastatrice. C’est sans doute ce point d’équilibre — entre horreur organique et amour impossible — qui explique pourquoi le film reste, aujourd’hui encore, l’un de ses travaux les plus accessibles et les plus marquants.

      Aimé par 1 personne

      Publié par Olivier Demangeon | 31/12/2025, 17 05 29 122912
  2. Avatar de Vampilou fait son Cinéma

    Absolument cultissime, je suis fan 😍

    Aimé par 2 personnes

    Publié par Vampilou fait son Cinéma | 31/12/2025, 16 04 43 124312
    • Avatar de Olivier Demangeon

      Merci beaucoup pour ton enthousiasme !
      Culte, oui — et surtout intemporel. The Fly continue de marquer parce qu’il va bien au-delà du choc horrifique : sa charge émotionnelle et la performance de Jeff Goldblum lui donnent une profondeur qui traverse les générations. Ravi de voir qu’il te touche toujours autant !

      Aimé par 2 personnes

      Publié par Olivier Demangeon | 31/12/2025, 17 05 21 122112
  3. Avatar de Olivier Demangeon

    Petite anecdote qui renforce encore la portée tragique du film : David Cronenberg a souvent expliqué que The Fly avait pris pour lui une dimension très personnelle pendant l’écriture et le tournage, au moment où son père était gravement malade. Cette expérience a profondément influencé la manière dont il filme la dégradation du corps et l’impuissance des proches face à la maladie. Derrière le body horror spectaculaire, le film parle aussi du deuil anticipé et de la difficulté d’accepter l’inéluctable — ce qui explique sans doute pourquoi il reste aussi bouleversant, presque 40 ans après.

    Aimé par 1 personne

    Publié par Olivier Demangeon | 31/12/2025, 17 05 23 122312
    • Avatar de princecranoir

      Merci beaucoup pour cette précision qui apporte un relief supplémentaire à ce film majeur de l’œuvre Cronenberg.

      Aimé par 1 personne

      Publié par princecranoir | 31/12/2025, 17 05 33 123312
      • Avatar de Olivier Demangeon

        C’est aussi ce qui me fascine dans le cinéma : chaque film est entouré d’histoires, d’anecdotes, de contextes intimes ou historiques qui ne sont pas toujours visibles à l’écran, mais qui finissent parfois par transpirer malgré tout. Chez Cronenberg, cette porosité entre l’expérience personnelle et la matière filmée est particulièrement frappante : on sent que la chair qu’il observe n’est jamais abstraite, mais chargée de vécu, de peurs et de mémoire. Quand ces couches invisibles affleurent ainsi, elles donnent aux films une résonance qui dépasse largement leur simple dispositif narratif.

        Aimé par 1 personne

        Publié par Olivier Demangeon | 31/12/2025, 17 05 36 123612

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