
Corée du Sud, de la propagande au sang : L’invention du thriller absolu…
Introduction : Le Silence des Agneaux séoulites
Pendant que l’Occident s’enivrait de blockbusters clinquants dans les années 80, la Corée du Sud étouffait. Sous la botte de la dictature de Chun Doo-hwan, le cinéma n’était qu’un outil de polissage social. Les scénarios passaient au hachoir de la censure, ne laissant que des mélos larmoyants ou des odes patriotiques sans saveur. Le héros coréen de 1986 devait être pur, obéissant et surtout, totalement dénué de libre arbitre. Mais sous cette surface lisse, une rage sourde s’accumulait. Découvrons comment ce pays a troqué ses drapeaux contre des marteaux pour inventer le cinéma le plus viscéral du XXIe siècle.
I/. Les années 1980 : Le cinéma sous respirateur artificiel
Dans les années 80, la loi sur le cinéma imposait des quotas d’importation stricts. Pour avoir le droit de diffuser un blockbuster comme Top Gun (1986), les studios locaux devaient produire des films coréens à la chaîne. Résultat : une production industrielle de films dits « éducatifs » ou érotiques bas de gamme (le genre « Ero »).
Le réalisateur était un fonctionnaire de l’image. On filmait la vertu, le sacrifice pour la patrie et la morale confucéenne. Le conflit était toujours extérieur (le voisin du Nord, l’envahisseur), jamais intérieur. L’individu n’existait pas ; seul le groupe comptait. C’est cette absence totale de profondeur qui rend le cinéma de cette décennie si indigeste aujourd’hui pour nous, amateurs de complexité et de vérité organique.

II/. L’explosion : quand la vengeance devient un devoir moral
À la fin des années 90, les vannes sautent. La démocratie s’installe, la censure s’effondre et une nouvelle génération de cinéastes, biberonnés au cinéma mondial mais hantés par leur propre histoire, prend le pouvoir. Pourquoi la vengeance est-elle devenue leur moteur principal ? Parce qu’elle est l’expression ultime de l’individu qui reprend ses droits sur un système qui l’a broyé.
Le virage s’opère avec des films comme Shiri (1999), mais c’est au début des années 2000 que le monde reçoit une gifle monumentale. La vengeance n’est plus un simple ressort scénaristique ; elle devient une exploration métaphysique de la douleur humaine.

III/. La trilogie de la Vengeance : le sacre de Park Chan-wook
On ne peut pas comprendre ce dossier sans s’arrêter sur Park Chan-wook. Avec Sympathy for Mr. Vengeance (2002), il pose les bases d’un cinéma sec, cruel et visuellement sublime. Mais c’est avec Oldboy (2003) que la rupture est totale.
Le héros coréen n’est plus un soldat de bois ; c’est Oh Dae-su (incarné avec force par Choi Min-sik), un homme séquestré pendant 15 ans sans raison, qui ressort avec un marteau à la main et une soif de sang qui confine à la folie. Ici, la mise en scène est au service de la douleur. On est loin, très loin des dialogues lénifiants des années 80. Chaque coup porté est une réponse aux décennies de silence imposé. Park Chan-wook transforme la violence en une chorégraphie baroque, où la morale est évacuée au profit d’une fatalité tragique.

IV/. Focus : les visages de la colère (de Bong à Na Hong-jin)
Si Park Chan-wook est l’architecte, d’autres ont sculpté ce nouveau visage du cinéma coréen avec une précision effrayante.
- Bong Joon-ho : l’épée dans le velours. On ne peut l’ignorer, même si son approche est plus sociologique. Dans Memories of Murder (2003), il utilise le polar pour filmer l’impuissance d’une nation face à son passé. C’est brillant, mais presque trop « fin » pour qui cherche la pure adrénaline physique.
- Na Hong-jin : le choc traumatique. C’est sans doute le plus viscéral du lot. Avec The Chaser (2008) et The Yellow Sea (2010), il ne filme pas de l’action, il filme de l’épuisement et du désespoir. C’est organique, poisseux, traumatisant. Bien qu’il soit peu prolifique (seulement 4 films en 16 ans), chaque sortie est une cicatrice indélébile. C’est du cinéma qui fait mal, physiquement.
- Kim Jee-woon : l’esthète du néant. Avec J’ai rencontré le Diable (2010), il pousse le concept de vengeance dans ses derniers retranchements. Le film pose une question que le cinéma des années 80 n’aurait jamais osé effleurer : à force de traquer le monstre, ne devient-on pas pire que lui ? Son style est plus éclectique et stylisé, comme dans A Bittersweet Life (2005), mais toujours marqué par une noirceur totale.
- Choi Dong-hoon : l’artillerie lourde. Lui, c’est le divertissement à l’état pur. Avec The Thieves (2012) ou Assassination (2015), on est dans l’action chorégraphiée à grande échelle, spectaculaire, presque hollywoodienne, mais avec cette rigueur coréenne qui interdit la mollesse.

V/. Le maître d’œuvre : Ryoo Seung-wan
S’il faut retenir un nom qui incarne l’équilibre parfait entre productivité soutenue et efficacité narrative, c’est Ryoo Seung-wan. Surnommé le « Action Kid« , il est le garant d’une authenticité qui frappe juste et régulièrement.
De la brutalité urbaine de The City of Violence (2006) à l’espionnage nerveux de The Berlin File (2013), jusqu’à la puissance de Veteran (2015), son cinéma n’est pas là pour faire de la poésie, il est là pour l’impact physique. Pour un amateur de cinéma d’action efficace et sans fioritures, sa filmographie constitue un réservoir quasi inépuisable de pépites brutes. Son cinéma ne cherche pas toujours la subtilité, mais il possède une authenticité qui lui vaut une place à part. Chez Ryoo, l’action est le langage même du film.

VI. Conclusion : le traumatisme comme moteur créatif
Le passage de la propagande à la vengeance n’est pas qu’une évolution de style. C’est une thérapie de groupe par le sang. Le cinéma coréen actuel est le plus puissant du monde car il est né d’une frustration immense. Il a troqué les drapeaux et les discours moraux contre des cutters et des larmes.
Aujourd’hui, quand on regarde un thriller coréen, on ne regarde pas un simple film ; on regarde un pays qui a décidé de ne plus jamais se taire. Et c’est pour ça que sur Critiks Moviz, on continuera de célébrer ces œuvres exigeantes, directes et sans aucune complaisance envers la tiédeur.

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