
Warfare : l’expérience de la peur à hauteur d’homme…
Verdict d’entrée
Œuvre de guerre radicale et immersive, Warfare refuse le spectaculaire héroïque pour s’ancrer dans une expérience sensorielle brute. En conjuguant la rigueur formelle d’Alex Garland à l’expérience vécue de Ray Mendoza, le film s’impose comme un choc physique et moral, dont la sécheresse narrative est aussi sa plus grande force que sa limite principale.
Synopsis (sans spoiler)
Au cœur d’une opération militaire contemporaine, un groupe de soldats est déployé dans une zone urbaine hostile. Très vite, la mission bascule dans une lutte de survie où chaque décision, chaque mouvement, peut être fatal. Le film épouse le point de vue du terrain, sans recul stratégique ni discours explicatif, pour restituer l’instant pur du combat.
Les atouts majeurs

Warfare (2025)
Ce qui frappe d’emblée dans Warfare, c’est la radicalité de sa narration épurée. Garland et Mendoza font le choix d’un récit quasi dénudé, réduit à une succession d’instants vécus, sans arcs dramatiques traditionnels ni psychologie appuyée. Cette approche évoque la sécheresse implacable de La Ligne rouge (1998) de Terrence Malick, mais dépouillée de toute dimension lyrique ou métaphysique. Ici, la guerre n’est pas pensée : elle est subie.
La mise en scène est d’une précision redoutable. La caméra, souvent portée à l’épaule, colle aux corps et aux visages, créant une proximité étouffante. Les cadres sont serrés, les champs de vision volontairement limités, traduisant la perception fragmentée du soldat en situation de combat. Cette grammaire visuelle rappelle l’immersion viscérale de Démineurs (2008) de Kathryn Bigelow, mais en pousse le principe encore plus loin en refusant toute respiration spectaculaire.
La prouesse technique est indissociable de l’émotion qu’elle génère. Le travail sur le son est central : détonations assourdies, sifflements persistants, silences trompeurs. Le spectateur ne se contente pas d’entendre la guerre, il la ressent physiquement. La poussière envahit l’image, la panique se lit dans les regards, la peur devient presque palpable. Rarement un film de guerre aura su restituer avec autant de justesse la confusion sensorielle du combat, cette impression de suffocation permanente où la survie tient à quelques secondes.
Le casting, majoritairement composé de jeunes acteurs, participe pleinement à cette crédibilité. D’Pharaoh Woon-A-Tai impose une présence tendue et nerveuse, tandis que Will Poulter et Joseph Quinn évitent toute posture héroïque au profit d’un jeu intériorisé, parfois presque éteint. Aucun personnage ne domine réellement le récit : le groupe prime sur l’individu, renforçant l’idée d’une guerre qui broie les identités.
Les faiblesses et limites
Cette approche radicale a toutefois un revers. En refusant toute contextualisation politique ou stratégique, Warfare prend le risque de la monotonie narrative. Certains spectateurs pourront ressentir une forme de répétition dans les situations, tant le film s’acharne à maintenir le même niveau de tension sans réelle variation. Là où Black Hawk Down de Ridley Scott (2001) alternait chaos et lisibilité tactique, Warfare choisit l’opacité constante, au prix parfois d’une fatigue perceptive.
De plus, l’absence quasi totale de trajectoires individuelles laisse peu de prises émotionnelles traditionnelles. Si cette décision est cohérente avec le propos — montrer la déshumanisation progressive induite par la guerre — elle peut créer une distance chez ceux qui attendent une identification plus classique. Le film ne raconte pas “l’histoire” de soldats : il documente leur état.
Conclusion et recommandation
Warfare s’adresse avant tout à un public averti, sensible aux démarches formelles exigeantes et aux représentations non conventionnelles du cinéma de guerre. Le visionnage en salle est vivement recommandé, tant le dispositif sonore et visuel gagne en impact dans un environnement immersif.
Dans la filmographie d’Alex Garland, le film prolonge la radicalité déjà à l’œuvre dans Men (2022), en l’ancrant cette fois dans un réalisme brutal. Dans l’histoire du genre, Warfare s’inscrit dans la lignée des œuvres qui cherchent moins à raconter la guerre qu’à en faire ressentir la violence immédiate, aux côtés de Come and See (1985) d’Elem Klimov. Un film éprouvant, parfois âpre, mais dont la puissance sensorielle marque durablement.
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Excellente analyse de ce film que j’ai vu, chroniqué et, comme toi, grandement apprécié. Tu croises à juste titre deux grandes références en renfort de ce film sous double commandement : Klimov pour l’aspect primal de l’expérience guerrière et Bigelow pour le professionnalisme des troupes au combat. Un professionnalisme ici sérieusement malmené par une situation qui dégénère. « L’assaut » de Carpenter n’est pas très éloigné car ici aussi l’ennemi se montre invisible. On retrouve la précision des scènes de combat déjà filmées par Garland dans « Civil war » ( sur lequel Mendoza était conseiller militaire).
Tu m’as donné envie de le revoir.
J’aimeAimé par 1 personne
Publié par princecranoir | 29/12/2025, 17 05 42 124212Tu mets très justement le doigt sur ce qui fait la singularité de « Warfare » : ce professionnalisme militaire méthodique qui se fissure progressivement sous la pression d’un chaos incontrôlable. Le rapprochement avec « Come and See » pour l’expérience sensorielle primitive et avec Démineurs pour la rigueur opérationnelle me semblait essentiel, mais ta référence à « Assaut » de Carpenter est très pertinente. Cet ennemi invisible, presque abstrait, renforce encore le sentiment d’encerclement et de paranoïa.
Et tu fais bien de rappeler le lien avec Civil War : on sent clairement la continuité dans la manière dont Alex Garland filme les corps en tension et les affrontements, avec l’apport décisif de l’expérience de terrain de Ray Mendoza.
Si le film donne envie d’être revu, c’est sans doute parce qu’il ne se “consomme” pas : il s’éprouve, et continue de travailler le spectateur après coup. Ravi en tout cas d’avoir nourri l’envie d’un second visionnage — c’est souvent le meilleur compliment possible.
J’aimeAimé par 1 personne
Publié par Olivier Demangeon | 29/12/2025, 17 05 59 125912