Crime - Policier, Drame

TAXI DRIVER (1976) ★★★★★


Taxi Driver (1976)

 

Dans le miroir sale de la ville !

Verdict d’entrée

Œuvre matricielle du Nouvel Hollywood, Taxi Driver demeure une plongée vertigineuse dans la psyché d’un homme en rupture, mais aussi dans l’âme malade d’une métropole indifférente. Martin Scorsese signe un film d’une radicalité formelle et morale rare, porté par un Robert De Niro habité jusqu’à l’inconfort.

Synopsis (sans spoiler)

À New York, Travis Bickle, ancien marine insomniaque, sillonne la ville la nuit au volant de son taxi. Confronté à la violence, à la solitude et à la corruption qu’il observe depuis son pare-brise, il développe une vision de plus en plus déformée du monde qui l’entoure. Son besoin de sens et de reconnaissance va peu à peu le conduire à un point de non-retour.

Les atouts majeurs

Difficile d’exagérer l’impact de Taxi Driver tant le film impose une expérience sensorielle et morale singulière. Le premier choc réside dans sa représentation de l’indifférence urbaine, sans équivalent à l’époque. New York n’est pas seulement un décor : c’est une entité hostile, filmée comme un organisme fiévreux. Les rues poisseuses, noyées sous la pluie et les néons, semblent ignorer totalement l’existence de Travis. Martin Scorsese capte cette ville avec une caméra flottante, presque subjective, qui épouse l’état mental de son protagoniste. Peu de films auront, avant ou après, donné une forme aussi concrète au sentiment d’invisibilité sociale.

Le second pilier du film tient à son portrait d’un marginal incapable de trouver sa place dans la société. Travis Bickle n’est ni un héros ni un simple monstre : il est un homme vide, en quête d’un rôle, d’une mission qui justifierait son existence. Le scénario de Paul Schrader construit ce personnage par touches successives — son journal intime, ses silences, ses regards — sans jamais chercher à l’expliquer psychologiquement de manière rassurante. Cette opacité est essentielle : elle oblige le spectateur à observer, non à juger hâtivement.

Cette approche trouve son aboutissement dans la performance exceptionnelle de Robert De Niro, au sommet de son art. Son jeu repose moins sur des explosions que sur une tension interne constante : une raideur corporelle, un regard qui ne se pose jamais vraiment sur les autres. La célèbre scène du miroir n’est pas qu’une réplique iconique ; elle cristallise la scission mentale du personnage, son besoin désespéré d’exister face à lui-même.

La mise en scène de Martin Scorsese est d’une cohérence remarquable. Chaque choix formel — les ralentis, les travellings nocturnes, la voix off — sert le même projet : enfermer le spectateur dans la tête de Travis. La musique jazzy et mélancolique de Bernard Herrmann, qui évoque parfois la solitude urbaine de Ascenseur pour l’échafaud (1958) de Louis Malle, ajoute une dimension tragique à ce portrait déjà suffocant.

Enfin, Taxi Driver est devenu un film omniprésent dans les classements et « tops » de tous genres, non par effet de canonisation artificielle, mais parce qu’il a durablement redéfini la figure de l’anti-héros moderne. Son influence se lit aussi bien dans American Gigolo (1980) de Paul Schrader que dans Joker  (2019) de Todd Phillips, qui reprend explicitement l’idée d’un homme broyé par l’indifférence sociale.

Les faiblesses et limites

Malgré son statut quasi sacré, Taxi Driver n’est pas exempt de zones de friction. Le film adopte un point de vue si étroitement lié à Travis que certains personnages secondaires restent volontairement esquissés, voire figés dans une fonction symbolique. Le personnage de Betsy, interprété par Cybill Shepherd, incarne davantage une idée — la pureté inaccessible — qu’un être pleinement autonome, ce qui peut aujourd’hui susciter un sentiment de distance.

De même, la radicalité du regard porté sur la violence peut déranger. Le dernier acte, d’une brutalité sèche, refuse toute catharsis classique. Martin Scorsese ne cherche pas à expliquer ni à condamner frontalement ; il expose. Ce refus de commentaire moral explicite peut être perçu comme une ambiguïté problématique, notamment lorsqu’on considère la récupération idéologique dont le film a parfois fait l’objet.

Conclusion et recommandation

Taxi Driver s’adresse avant tout aux cinéphiles prêts à accepter une œuvre inconfortable, exigeante, qui ne guide jamais le regard mais le confronte. Le visionnage en salle — ou, à défaut, dans des conditions favorisant l’immersion — reste idéal pour ressentir pleinement la puissance hypnotique de sa mise en scène.

Dans la filmographie de Martin Scorsese, le film fait figure de pierre angulaire : il annonce aussi bien Raging Bull (1980) que The King of Comedy (1982), autre variation sur la solitude et la quête de reconnaissance. Plus largement, Taxi Driver demeure l’un des sommets du cinéma américain des années 1970, un film qui, près d’un demi-siècle plus tard, continue de poser une question brûlante : que devient un individu lorsque la société cesse de le voir ?

 

 


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À propos de Olivier Demangeon

Rédacteur sur critiksmoviz.com, un blog dédié aux critiques de films.

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