Action, Drame

DRIVE (2011) ★★★★☆


Drive (2011)

 

Chemins de nuit : la poésie brutale de Drive

Verdict d’entrée

Avec Drive, Nicolas Winding Refn signe un objet filmique hybride : à mi-chemin entre le polar minimaliste, le conte urbain et le clip mélancolique. Sous son vernis néon ultra-stylisé, le film déploie une véritable réflexion sur la violence, la solitude et le rôle du “chevalier” moderne.

Surtout, il distille un humour noir sec, presque cruel, qui vient fissurer la pose cool pour révéler une noirceur beaucoup plus ambiguë. Drive n’est pas seulement “un film stylé avec Ryan Gosling silencieux”, c’est une œuvre de cinéaste, construite comme une balade nocturne qui bascule progressivement dans le cauchemar. Refn y marie iconisation pop, éclats de violence graphique et touches d’humour noir qui glacent autant qu’elles font sourire.

Synopsis (sans spoiler)

Un cascadeur taciturne travaille comme mécano le jour et chauffeur pour braqueurs la nuit. Isolé, il se rapproche de sa voisine Irene et de son fils, et se retrouve malgré lui mêlé à un braquage qui dérape. À partir de là, le récit glisse d’une romance fragile vers une spirale de règlements de comptes, où le chauffeur devra décider jusqu’où il est prêt à aller pour protéger ceux qu’il a choisis.

Les atouts majeurs

1. Mise en scène : du néon comme langage
Refn filme Los Angeles comme un territoire mental, héritier des nuits urbaines de Michael Mann (Collateral, Heat), mais filtré par une esthétique quasi fétichiste : néons magenta, bleus froids, halos de lumière qui découpent les silhouettes. La caméra épouse la subjectivité du chauffeur : longs plans, lenteur assumée, rupture brutale quand la violence éclate. Le montage, d’une grande maîtrise, alterne moments de suspension contemplative et impacts secs, sans surdécoupage inutile.

2. Un humour noir qui grince sous la cool attitude
L’un des plaisirs du film tient dans son humour noir, discret mais omniprésent. Il passe par le décalage entre l’attitude mutique du héros et l’absurdité des situations, par certaines répliques froidement cinglantes (notamment du côté des gangsters incarnés par Ron Perlman et Albert Brooks), ou par la manière dont la mise en scène joue sur l’excès : un sourire presque timide avant une explosion de violence, un costume de cascade de série B dans un contexte de carnage, des discussions banales dans des lieux chargés de menace. Le rire qu’on étouffe naît précisément de cette friction entre banalité, pose héroïque et brutalité extrême.

3. Ryan Gosling, chevalier mutique et iconisé
Ryan Gosling compose une figure quasi mythologique : peu de mots, gestes mesurés, regard habité. Sa fameuse veste au scorpion devient un emblème de personnage de conte, à la fois ange gardien et ange exterminateur. Carey Mulligan, tout en retenue, incarne un contrepoint fragile, presque spectral. Albert Brooks, à contre-emploi en criminel, apporte une touche supplémentaire d’humour noir : sa violence glaciale est d’autant plus dérangeante qu’elle passe par une politesse et un calme parfaitement contrôlés.

4. Musique et sound design : un romantisme toxique
La bande-originale de Cliff Martinez, mâtinée de titres synth-pop (notamment “Nightcall”), ancre le film dans une culture pop 80s revisitée. Mais ces mélodies sucrées sont constamment contaminées par la noirceur des images. Là encore, l’humour noir affleure : la douceur de la musique sur des scènes d’une brutalité absolue crée un effet de décalage qui n’est jamais gratuit, mais qui sous-tend le trouble moral du film.

Les faiblesses et limites

1. Une stylisation qui peut frôler la pose
La force de Drive – sa stylisation extrême – peut aussi être son principal repoussoir. Certains verront dans la lenteur, les silences appuyés et les ralentis une forme d’affectation, voire de narcissisme formel. Le film flirte parfois avec l’auto-citation esthétique : toute la mise en scène semble chercher à fabriquer des “images cultes”, au risque de tenir le spectateur à distance.

2. Des personnages secondaires parfois esquissés
Si le chauffeur bénéficie d’un traitement mythologique assumé, d’autres personnages restent davantage des fonctions dramatiques que des êtres pleinement incarnés. Le personnage d’Irene notamment, réduit à une figure de douceur et de pureté, peut paraître un peu trop schématique. Le film préfère l’archétype à la complexité psychologique, choix cohérent mais qui limitera l’adhésion de certains spectateurs.

3. Violence graphique et ambiguïté morale
La violence, quand elle éclate, est choquante, frontale, parfois presque grotesque. Refn assume un rapport très physique à la brutalité, mais l’alliance de cette violence avec l’humour noir peut être déstabilisante. On rit nervusement, sans toujours savoir si l’on est censé le faire : cette ambiguïté est intéressante artistiquement, mais peut être lue comme une forme de complaisance.

Conclusion et recommandation

Drive s’impose comme un jalon majeur du cinéma de genre des années 2010 : un film d’action d’auteur qui fusionne polar, mélodrame et esthétisme pop dans une vision cohérente, singulière et immédiatement identifiable. Il s’adresse en priorité à un public sensible au cinéma de mise en scène, prêt à accepter un rythme contemplatif et une forte stylisation, plutôt qu’un simple déluge d’action.

À voir idéalement dans de bonnes conditions visuelles et sonores (projection en salle ou home cinéma soigné), tant le film repose sur la texture de l’image et du son. Dans la filmographie de Nicolas Winding Refn, Drive est sans doute son œuvre la plus accessible et la plus aboutie, avant les expérimentations plus radicales de Only God Forgives ou The Neon Demon.

Pour qui accepte sa poésie brutale, son humour noir grinçant et son romantisme toxique, Drive reste une expérience de cinéma à la fois envoûtante et inconfortable – un conte nocturne dont les éclats de violence continuent de résonner longtemps après le générique.

 

 


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À propos de Olivier Demangeon

Rédacteur sur critiksmoviz.com, un blog dédié aux critiques de films.

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